D’Excel à l’intelligence artificielle | KPMG | CA
close
Share with your friends

D’Excel à l’intelligence artificielle

D’Excel à l’intelligence artificielle

Depuis 20 ans, Dominic Jaar de KPMG se consacre aux technologies judiciaires. État des lieux.

Associé et leader national, Enquêtes technologiques

KPMG au Canada

Contacter

Contenu connexe

Dominic Jaar est associé et leader des Services-conseils, Clients et marchés, chez KPMG au Canada. Il est également président du conseil d'administration de CanLII. Par le passé, il a été directeur général du Centre canadien de technologie judiciaire, fondateur de la conférence LegalIT et rédacteur pour la Sedona Conference pendant dix ans. Voici le compte rendu de notre conversation sur l'importance de la technologie pour la profession d'avocat.

Ava Chisling : Quelle est la toute première technologie qui vous a fait dire « wow, ça va changer ma vie! »?

Dominic Jaar : Vu l'époque à laquelle j'ai eu cette révélation, la technologie en question n'impressionnera personne et ne me rajeunira pas, car il s'agit de nulle autre qu'Excel! À mes débuts comme avocats, j'ai dû passer un été entier à examiner des documents papier dans un entrepôt. J'en avais marre de passer des heures au QG à la recherche de documents prouvant que « X a dit que Y », alors j'ai décidé de numériser tous les documents afin de faire une recherche par mot-clé. Je ne me doutais pas que la reconnaissance optique de caractères n'était pas encore tout à fait au point, et que « I » pouvait être interprété comme un « I » ou comme un « 1 », et le « O » comme un « 0 ». Un certain nombre d'autres erreurs de ce genre ont faussé mes recherches.

Plus tard, grâce à un collègue des TI, j'ai découvert Excel! Cependant, le logiciel n'a pas survécu à la prochaine étape : insérer des hyperliens dans des images de documents. Il plantait constamment! J'ai ensuite découvert la base de données Access, qui, aussi, a vite été remplacée par le premier logiciel juridique digne de ce nom : Summation.

AC : Racontez-moi comment vous vous êtes retrouvé à baigner dans les technologies judiciaires et comment ces technologies ont évolué depuis vos débuts.

DJ : Comme avocat plaidant, j'étais appelé à interroger des gardiens et des témoins potentiels, lesquels présentaient souvent des preuves documentaires. La plupart d'entre eux finissaient par imprimer des courriels et des documents Word ou PDF. C'est là que je me suis mis à remettre en question la notion « d'originaux » qu'on nous avait inculquée à l'université. De plus, je ne pouvais pas justifier les dépenses et les heures consacrées à la numérisation et à la codification (recréation des métadonnées) des documents imprimés. C'est alors que j'ai commencé à explorer des moyens de copier des documents électroniques et à faire de l'administration de la preuve électronique à une époque où le terme n'existait pas encore. Je me suis joint à un certain nombre de laboratoires d'idées, comme la Sedona Conference et EDRM, et j'ai appris au contact de pairs. Je dirais que c'est à ce moment que j'ai plongé dans les technologies judiciaires. Depuis, les règles, la jurisprudence, la technologie et la pratique du droit ont changé à un point insoupçonné.

« Je compte désormais sur l'intelligence artificielle pour classer automatiquement mes courriels et je reconnais que les ordinateurs sont meilleurs et plus efficaces que moi à bien des égards! »

DJ : Depuis mon arrivée chez KPMG, qui a acheté ma société Conseils Ledjit il y a sept ans, je me suis employé à développer ses services d'enquêtes technologiques pour faire du cabinet un fournisseur de premier plan en matière de services de gouvernance de l'information, de récupération des preuves numériques, d'administration de la preuve électronique, d'analyse de données et cyberenquêtes. J'ai piloté d'importants projets dans chacun de ces domaines, embauché et encadré des douzaines de professionnels en juricomptabilité et en technologie judiciaire, développé l'une des premières gammes de services d'administration de la preuve électronique en infogérance, et aidé des multinationales, des entreprises locales et des institutions à gérer les risques technologiques et à y remédier en cas de crise.

AC : Il y a une dizaine d'années, j'ai assisté à une conférence sur les technologies judiciaires. L'un des sujets était « comment garder le contrôle de votre boîte de réception ». Croyez-vous que les professionnels sont parvenus à maîtriser cette compétence?

DJ : Au fil des ans, j'ai donné bon nombre de conférences et rédigé plusieurs articles sur le sujet pour le compte de différentes organisations comme ABA, CBA, Legaltech et ARMA. Il est possible que je fisse partie des panélistes de la conférence à laquelle vous avez assisté.

À l'époque, je prônais la boîte de réception vide et donnais des conseils sur les meilleures façons de gérer la surabondance d'information. Par la suite, je suis devenu cadre et j'ai commencé à recevoir des centaines de courriels par jour. J'ai dû faire acte d'humilité et revoir mes méthodes. Je compte désormais sur l'intelligence artificielle pour classer automatiquement mes courriels et je reconnais que les ordinateurs sont meilleurs et plus efficaces que moi à bien des égards.

AC : La technologie a-t-elle changé quelque chose dans les salles d'audience?

DJ : J'ai été directeur général du Centre canadien de technologie judiciaire – le premier en fait – et je dois malheureusement admettre qu'elle n'a rien changé du tout. Je pourrais parler pendant des heures et rédiger des pages et des pages sur les avantages de la technologie en droit. Cependant, tant que les avocats n'adopteront pas la technologie, ne s'y intéresseront pas, n'apprendront pas à s'en servir et ne l'utiliseront pas, rien ne se produira. Je dis souvent à des collègues qu'autrefois, les avocats étaient les notables de la société, car ils savaient lire, écrire et s'exprimer clairement en public, ce qui n'était pas le lot de la plupart des gens. J'ignore à quel moment nous avons cessé de faire partie de l'élite. Pour vous dire, ma grand-mère est plus habile avec la technologie que la plupart des avocats.

AC : Selon votre expérience, à quelle vitesse les avocats adoptent-ils les nouvelles technologies?

DJ : Sauf quelques exceptions, à pas de tortue! À leur décharge (pour ainsi dire), tant que les avocats factureront à l'heure, ils n'auront jamais le temps d'apprendre de nouvelles technologies (une tâche non facturable), n'investiront jamais dans la technologie (des coûts qui grugent le résultat net) et résisteront à l'optimisation de leurs tâches, c'est-à-dire la réduction du temps requis pour les accomplir et, par conséquent, du nombre d'heures facturées. Le jour où ils offriront des tarifs forfaitaires ou d'autres arrangements concernant les honoraires, ils commenceront à vouloir automatiser et simplifier leurs tâches pour réduire l'effort et améliorer la rentabilité. Ce n'est qu'à ce moment que les avocats auront pleinement adopté la technologie. Entre-temps, quelques avocats et cabinets technophiles ont compris ce qu'ils devaient faire et sont en train de se positionner, avec leurs clients, pour dominer le milieu du droit de demain.

AC : Êtes-vous un fan de l'intelligence artificielle?

DJ : J'imagine qu'on peut dire que oui, puisque j'ai commencé à faire des expériences avec l'IA il y a longtemps avec l'administration de la preuve électronique, alors que j'explorais l'indexation sémantique latente et les automates probabilistes. Je suis aussi de nombreux spécialistes du domaine. Toutefois, en ce moment, je souffre d'une indigestion d'IA. On en parle sur toutes les tribunes et de nouveaux gadgets font constamment leur apparition.

AC : Je comprends. C'est ce qui arrive quand une technologie devient ultra populaire. J'ai récemment rédigé un article sur le sujet dans lequel j'affirmais que surfer sur la vague de popularité de l'IA n'était pas donné à tout le monde.

DJ : Je vois toujours l'IA comme quelque chose qui aura une incidence majeure dans toutes les sphères de nos vies, y compris la pratique du droit. Même si je reconnais bien les avantages de la quatrième révolution industrielle, je m'inquiète quant à son incidence sur les générations futures. La plupart d'entre nous ont appris leur métier en accomplissant des tâches simples voire administratives.

Cela n'empêche pas que les avocats devront adopter l'IA, comme d'autres technologies, sinon ils se feront devancer par des non-avocats offrant des services juridiques fondés sur l'IA. Toute technologie a une composante frontale et une composante dorsale, et la qualité du travail dépend généralement de notre situation dans la chaîne : en amont ou en aval. J'espère sincèrement que nous pourrons pousser le développement de services juridiques fondés sur l'IA.

AC : Quelles autres technologies sont aujourd'hui indispensables, selon vous?

DJ : Ce serait certainement l'infonuagique et le blockchain. La première parce que toute résistance est futile : depuis des millénaires, le stockage d'information est alternativement internalisé et externalisé sur différents supports : roches, papyrus, papier, bandes magnétiques, microsillons, disquettes, disques durs, serveurs, CD, DVD, clés USB, mémoire flash, etc. et maintenant dans des environnements partagés pour bénéficier d'économies d'échelle, de la puissance de traitement et de l'adaptabilité quasi-instantanée. Même si les avocats sont toujours frileux à l'idée de stocker leurs données clients dans le nuage, ils finiront par le faire, probablement lorsque la bonne technologie (sécurisée et conforme) sera disponible.

Le blockchain est certainement une autre technologie qui influencera la pratique du droit et certains domaines où les avocats sont là pour rehausser l'intégrité et la confiance. Comme elle agit déjà sur les institutions et les marchés financiers, elle nous obligera inévitablement à envisager autrement la gestion des documents, des contrats et des registres.

Selon moi, la biométrie est un autre domaine qui influencera les avocats et la pratique du droit. De plus en plus, la sécurité et l'authentification reposeront sur les données biométriques. On utilise déjà la lecture d'empreinte digitale pour déverrouiller un téléphone intelligent, la lecture rétinienne pour déterminer des droits d'accès, la reconnaissance faciale dans les applications où l'on peut marquer des photos et l'analyse motrice pour identifier des personnes dont on ne peut voir le visage.

AC : Qu'est-ce qui vous empêche le plus de faire valoir l'importance de la technologie auprès des gens?

DJ : Pendant leurs études, les étudiants universitaires sont tout frais, ouverts aux nouvelles idées et aux nouvelles façons de faire. Leur esprit devient corrompu lorsqu'ils arrivent sur le marché du travail, dans le milieu conservateur qu'offrent la plupart des cabinets d'avocats. Ils ont beau suggérer des changements en début de carrière, ils se font vite remettre à leur place (selon mon expérience). Lorsqu'ils atteignent enfin une position d'influence ou de prise de décision, ils sont blasés et jugent que c'est à leur tour de profiter de la manne. À ce moment, ils ne peuvent prendre le risque d'apporter des changements qui leur feraient tout perdre. Cela dit, je crois que la plupart des avocats comprennent l'importance de la technologie. Disons qu'il y a une différence entre croire en Dieu et pratiquer activement une religion : l'action.

AC : Selon vous, quels sont les obstacles les plus importants aux technologies judiciaires, maintenant et dans dix ans?

DJ : L'adoption. Comme je l'ai mentionné, si nous n'exploitons pas la technologie, ce seront les sociétés informatiques et technologiques qui nous exploiteront nous pour renseigner, concevoir et assurer le contrôle qualité de leurs solutions et de leurs résultats. Je vois les différents barreaux et ordres d'avocats, avec leur obligation légale de protéger le public, comme responsables d'une obligation de rehausser la pratique du droit et les compétences des avocats pour prévenir « l'ubérisation » de la profession. On pourrait par exemple commencer par revoir les programmes d'études et de formation continue pour y intégrer la technologie, pour ensuite revoir le seuil minimal de compétence en technologie judiciaire et les normes technologiques.

AC : Dans le cas des grands cabinets d'avocats, il peut y avoir divergence entre les personnes qui veulent adhérer aux récentes technologies et les personnes qui prennent les décisions. Est-ce vraiment le cas?

DJ : Je ne considère pas que la taille d'un cabinet d'avocats est un obstacle à l'adaptation. Les cabinets les plus avant-gardistes sont en fait de grands cabinets d'avocats. Souvent, ces cabinets ont les moyens financiers que d'autres n'ont pas et la capacité d'affecter des ressources humaines et matérielles à l'innovation.

Je dois toutefois admettre que, jusqu'à maintenant, les personnes qui souhaitent adhérer aux nouvelles technologies ne sont pas exactement les mêmes que celles qui prennent les décisions. En fait, elles ne représentent qu'un sous-ensemble, qui correspond à environ 15-20 % je dirais. Il y a seulement quelques années, cette proportion était presque nulle; aujourd'hui, elle continue d'augmenter. On peut supposer que c'est parce que de nombreux professionnels technophiles ont réussi à se bâtir une pratique rentable et que leurs pairs veulent maintenant les imiter.

AC : Nous sommes d'accord sur tous ces points, Dominic. Au bout du compte, tous les membres de notre profession devront s'adapter à des technologies comme l'IA, sans quoi ils se feront déclasser.

Article paru initialement dans le blogue ROSS et reproduit avec l'autorisation de ROSS Intelligence.
 

Communiquez avec nous

 

Appel d’offres

 

Soumettre